Loi 12/30 · Walter Doherty & Ahrvind Thadani · 1982

Seuil de Doherty

Sous 400 ms de temps de réponse, l'attention ne décroche pas : la conversation entre l'humain et la machine reste fluide.

Quatre cents millisecondes : en deçà, l'échange avec la machine reste une conversation ; au-delà, il redevient une attente. Ce seuil né des terminaux IBM des années 1980 est aujourd'hui la frontière invisible entre un site qui convertit et un site qu'on quitte — et le premier défi des interfaces IA.

01 · L'origine

Novembre 1982. Au sein d'IBM, Walter J. Doherty (centre de recherche Thomas J. Watson) et Arvind J. Thadani publient « The Economic Value of Rapid Response Time ». Le dogme de l'époque, hérité des premiers travaux d'ergonomie, tolérait deux secondes de réponse pour les terminaux partagés — le temps machine coûtait cher, on économisait sur lui. Leurs données racontent l'inverse : la productivité ne croît pas gentiment quand le système accélère, elle décolle dès que la réponse passe sous la seconde. Doherty militait depuis la fin des années 1970 pour l'informatique « sub-seconde » ; l'article de 1982 en apporte la preuve économique.

L'idée infuse ensuite toute l'ingénierie de la performance : Jakob Nielsen en tirera ses trois seuils canoniques — 0,1 seconde pour l'instantanéité, 1 seconde pour la continuité de pensée, 10 secondes pour la limite de l'attention — avant que Jon Yablonski ne codifie le « Doherty Threshold » dans son référentiel Laws of UX : maintenir l'échange sous 400 millisecondes, pour que ni l'humain ni l'ordinateur n'attende l'autre. Quarante ans après les terminaux 3270, le seuil est devenu un standard de fait du product management, des budgets performance aux Core Web Vitals de Google.

02 · Ce que dit la recherche

Les mesures de Thadani, réalisées sur des ingénieurs et programmeurs IBM, dessinent une courbe sans ambiguïté : 180 transactions par heure quand le système répond en 3 secondes, 208 à 2 secondes, 252 à 1 seconde, 279 à 0,6 seconde — et 371 à 0,3 seconde, soit une productivité plus que doublée (+106 %) entre 3 et 0,3 secondes. L'article chiffre aussi le gâchis inverse : aux National Institutes of Health, selon les auteurs, un temps de réponse dégradé à 4 secondes coûtait chaque mois en productivité perdue quinze fois le prix du processeur qui l'aurait corrigé. Dès 1979, Doherty et Kelisky l'avaient formulé : chaque seconde de latence se répercute sur le temps de travail humain.

Le seuil s'emboîte dans la psychologie décrite par Robert Miller dès 1968, dans un article présenté à la Fall Joint Computer Conference : dix-sept catégories de transactions homme-machine, une limite « quasi magique » de deux secondes au-delà de laquelle la continuité de pensée se rompt, un pic d'efficacité du feedback autour de la demi-seconde, et des « discontinuités en escalier » — l'efficacité mentale ne décroît pas linéairement avec l'attente, elle chute par paliers. La recherche a ensuite ajouté la perception : quand le temps réel est incompressible, indicateurs de progression (étudiés dès Brad Myers, 1985), squelettes d'interface et UI optimiste compriment le temps ressenti.

« Chaque seconde de dégradation du temps de réponse du système entraîne une dégradation comparable du temps de travail de l'utilisateur. »

Walter Doherty et Richard Kelisky, IBM, 1979

03 · Trois exemples concrets

  • a.

    Google : l'expérience « Speed Matters » (2009)

    Pour mesurer le prix de la lenteur, Google a injecté artificiellement de la latence dans ses pages de résultats. Verdict, publié en 2009 sur son blog de recherche : 400 millisecondes de délai supplémentaire réduisent d'environ 0,44 % le nombre de recherches par utilisateur — et l'effet persiste même après le retour à la normale, signe que la lenteur érode l'usage durablement. À l'échelle de milliards de requêtes, la fraction de seconde devient un enjeu de chiffre d'affaires, ce qui explique l'obsession du groupe pour la vitesse, jusqu'aux Core Web Vitals.

  • b.

    Amazon : 100 millisecondes = 1 % de ventes

    Greg Linden, ancien ingénieur d'Amazon, a rendu publique en 2006 une expérience interne devenue proverbiale : des tests A/B introduisant des paliers de latence montraient qu'environ 100 millisecondes de délai supplémentaire coûtaient de l'ordre de 1 % de ventes. Le chiffre, cité dans d'innombrables conférences tech, a fait de la performance un sujet de direction générale et non plus d'infrastructure. Il illustre exactement la thèse de Doherty : sous la seconde, chaque gain marginal continue de payer, et chaque dégradation se facture.

  • c.

    L'UI optimiste d'Instagram et les squelettes de LinkedIn

    Quand le réseau ne peut pas aller plus vite, l'interface triche honnêtement. Instagram affiche le cœur du « like » à l'instant du geste, avant même la confirmation du serveur : l'action paraît instantanée, la synchronisation se fait en coulisses. LinkedIn et Facebook ont popularisé les « skeleton screens », ces silhouettes grises de contenu qui s'affichent immédiatement et donnent une impression de chargement plus courte qu'une roue qui tourne. Deux stratégies devenues standards : puisque le seuil de Doherty ne peut pas toujours être tenu techniquement, on le tient perceptivement.

04 · Appliquée sur ce site

Hero sans JavaScript, images AVIF, pages statiques : ce site vise un affichage bien sous la seconde, même en 4G.

05 · À l'ère de l'IA

Les grands modèles de langage ont ramené des latences de plusieurs secondes dans des interfaces qui avaient mis vingt ans à passer sous les 400 millisecondes. La parade est devenue un standard : le streaming, qui affiche la réponse mot à mot, ramène le premier signe de vie sous le seuil même si la réponse complète prend dix secondes. Pour les équipes marketing qui déploient chatbots et assistants, la métrique reine n'est plus le temps de réponse total mais le « time to first token » — et les indicateurs d'activité (« réfléchit… », étapes affichées) jouent le rôle que Miller assignait déjà au feedback : maintenir la boucle conversationnelle.

Il existe pourtant un contrepoint documenté : la « labor illusion » décrite par Ryan Buell et Michael Norton (Harvard, 2011) montre que les utilisateurs valorisent davantage un résultat quand l'interface met en scène le travail accompli — les comparateurs de voyage comme Kayak l'exploitent en affichant les compagnies interrogées. Pour l'IA, c'est une opportunité : montrer les étapes de raisonnement ou les sources consultées transforme une attente subie en preuve d'effort, et augmente la confiance dans la réponse. La vitesse brute n'est pas toujours la meilleure dépense.

06 · À retenir

  • Viser moins de 400 ms sur les interactions courantes ; sous la seconde, chaque gain paie encore.
  • Aucun clic sans réponse perceptible : un feedback dans le dixième de seconde, toujours.
  • Quand la latence est incompressible, la mettre en scène : streaming, squelettes, progression visible.
  • Mesurer le temps ressenti autant que le temps réel — c'est lui qui décide de l'abandon.

07 · Sources